Sorti en 1973, disparu des radars depuis lors, Belladonna est resté trop longtemps dans l’ombre. Heureusement pour nous, il s’offre dans un écrin restauré après 43 ans de silence. 

Avant Akira ou Ghost in the Shell, deux œuvres majeurs de l’animation japonaise, un film, tout aussi percutant, voyait le jour au Japon. Belladonna est une fable féodale qui dépeint le destin tragique de Jeanne, femme aimante et bienveillante, qui se voit dépossédé de son corps, le jour de son mariage avec Jean, par le cruel Seigneur du village. Violé et brutalisé, elle cherchera le moyen de se venger de cette infamie, au risque de pactiser avec le Diable.

Dès les premières secondes, Belladonna interpelle grâce à son thème composé par le génial Masahiko Sato. Un air qui rappelle pour les vieux jeunes des années 80-90 le travail mémorable de Seiji Yokoyama sur l’anime Saint Seiya, donnant un pouvoir captivant aux images. Le reste de la bande sonore se savoure à la manière d’un Interstella 5555 avec des compositions qui épousent parfaitement les images du film.

Graphiquement, Belladonna semble s’être beaucoup inspiré de l’Art Nouveau. Un style qui sublime la beauté de Jeanne, qui rappelle avec plaisir une Françoise Dorléac captivante et sensuelle. Le film regorgent de moments fascinants où les fresques se déroulent en mêlant les couleurs et les formes, parfois dans une danse frénétique sous acide, où les vides sont pleins de sens et où les métaphores visuelles, notamment sexuelles crèvent l’écran.

Belladonna

Femme désirable et dangereuse, Jeanne fascine.

Ce qui fait de Belladonna un film marquant c’est surtout le regard qu’il donne sur notre société et sur le traitement de la femme érotisée et asservie. Jeanne a le malheur d’être trop belle et de vivre sous le joug d’hommes destructeurs et pervertis par le pouvoir et l’argent. La « belladone » (fleur dont on tire un poison) va donc devoir agir, bon gré mal gré, en jouant à leur propre jeu en devenant la sorcière puissante et crainte que le Diable aura pris sous son aile. De cette quête chaotique de la vengeance, ressort une volonté forte d’émancipation, d’abnégation d’une femme voulant transformer durablement le monde qu’elle a contribué à bouleverser en terrassant les codes établis.

Fable contemporaine et sans concession, aussi dure que délicate, Belladonna crache son venin et injecte une dose essentielle de danses endiablées et de sublimes tableaux dans un monde où l’animation japonaise a besoin de renouveaux. Du temps passé renaît cette oeuvre expérimentale et provocante. Je ne saurai que trop vous conseiller de la découvrir ne serait-ce que pour son statut d’oeuvre à part.