Concours de nouvelles Animasia 2009 – Premier prix : Rouge safran
Pour la 5e édition du festival Animasia, qui s’est déroulé du 2 au 5 avril 2009 à Pessac, nous avons organisé un concours de nouvelles sur le thème : « Voyage au centre de l’Asie« .
Le choix fut difficile mais c’est finalement Jean-Paul Coutelier qui a remporté le Premier Prix avec sa nouvelle Rouge safran. Bravo à lui ! Et merci à tous les participants !
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Aujourd’hui, il y a dans l’air comme une attente, un frémissement mêlé d’inquiétude. C’est la première fois que j’éprouve une telle sensation, depuis mon arrivée au monastère, il y a cinq ans. Oh, ce n’est rien de bien concret : les corvées, les enseignements, les exercices de méditation restent pareils à eux-mêmes. Mais dans les regards, dans les gestes, jusque dans les silences, on perçoit que quelque chose va changer, que quelque chose doit changer !
Dehors, c’est plus net encore. On voit bien, quand on part collecter la nourriture, que les gens s’agitent, se parlent en cachette. Ils ont faim, ils n’aiment pas cela. Ils ont peur aussi, plus que de coutume. Les soldats sont nombreux dans les rues, et leur nervosité ne fait que croître.
Hier, ils ont battu une femme qui se plaignait du prix du riz, puis ils l’ont emmenée. On ne risque pas de la revoir de sitôt…
Je n’aime pas cette ville, c’est si différent de ma campagne. Je me souviens de mon enfance, quand tout me semblait si simple. On mangeait mieux qu’ici, et plus souvent. Le riz poussait bien, on parvenait à en garder suffisamment pour nous. Et Père rapportait de temps en temps un poisson du fleuve, dont nous nous régalions.
Après les tâches quotidiennes, nous partions en bande, dans les rizières et les marais. Nous trouvions des oeufs dans les nids, nous jouions à la guerre, nous étions libres. Notre chef, c’était Ghi, mon cousin, le plus âgé d’entre nous. C’était lui le plus intrépide, le plus passionné. Nos jeux ont pris fin quand ils ne lui ont plus suffi, et qu’il s’est engagé dans l’armée, pour de bon.
J’aurais bien aimé apprendre, mais il n’y avait pas d’école, là où je vivais. Un vieil homme d’un village voisin nous expliquait, à l’occasion, les lettres, les chiffres, et la vie d’ailleurs. Lui, il était instruit, mais il ne voulait pas que cela se sache, et donc il nous enseignait en cachette, nous recommandait de nous taire.
Un matin, les soldats sont arrivés au village. Nous avons dû nous aligner, tous, du plus jeune au plus âgé. Ils ont emmené les hommes, du moins ceux qui leur paraissaient bien portants.
— Pour la patrie, ont-ils dit.
Mais que pouvait bien faire la patrie de pauvres paysans ?
Plus tard, nous avons su qu’ils devaient construire un pont. Une grande compagnie étrangère voulait prospecter la région, y trouver du pétrole, du gaz, ou je ne sais quoi d’autre. Et pour cela, elle avait besoin de routes, rapides, plus confortables que nos pistes de terre. Alors, elle a payé le gouvernement, qui s’est empressé de réquisitionner ceux qui auraient à faire le travail. L’argent, lui, n’est jamais arrivé jusqu’ici !
Les conditions étaient dures sur le chantier. Père n’a résisté que quelques semaines. C’était un homme doux, je l’ai souvent vu rêver, le soir, au bord du fleuve. Il n’était pas le plus fort, sans doute, mais il nous aimait, et il nous faisait rire quand il nous voyait trop malheureux.
Après son décès, le gouvernement nous a donné quelques kyats, en compensation, de la part de la société pétrolière. Juste de quoi acheter du riz pour deux mois, probablement pas même le prix d’un de ces gros cigares que fument les ingénieurs européens et les officiers corrompus…
Mère nous a pris en charge ; elle s’est occupée de la rizière, de la maison, de mes frères et soeurs. Moi, je voyais bien qu’elle était exténuée. Mais j’étais encore trop petit pour l’aider beaucoup.
Et puis, le malheur est survenu. D’abord, il y a eu le vent, de plus en plus fort, emportant tout sur son passage. C’était effrayant, mais nous connaissions déjà cela. Ensuite, un grondement, sourd, menaçant. La vague est arrivée très vite, nous n’avons pas eu le temps de nous sauver.
J’étais à l’entrée de la maison, Mère revenait du fleuve avec ma plus petite soeur. Quand elle a senti l’eau l’emporter, elle m’a tendu le bébé. J’ai pu attraper son poignet, mais elle avait peur, elle se débattait. Alors j’ai senti sa petite main glisser, puis elle a sombré dans le torrent de boue où Mère avait déjà disparu. Plus tard, la maison s’est effondrée, et moi aussi j’ai été entraîné. Heureusement, l’eau était déjà moins forte. Quand on m’a retrouvé, quelques heures plus tard, j’étais encore vivant. Le seul de mon village…
Le vieil homme qui nous enseignait est venu à mon aide, une fois encore. Il connaissait des bonzes ; leur monastère avait beaucoup souffert des purges qui avaient suivi les protestations, quelques mois auparavant. Il lui fallait de nouvelles recrues, et j’ai pu y entrer sans trop de difficultés. Je n’y suis pas malheureux : on me traite bien et je peux apprendre, enfin. Le moine chargé de notre apprentissage est réputé pour sa sagesse, pour ses connaissances.
J’espère pouvoir m’inspirer de son exemple. La vie est parfois un peu monotone, mais les autres novices ont le même âge que moi, et je sympathise avec bon nombre d’entre eux.
Cependant, je n’oublie pas que pour cela j’ai dû quitter mon pays, venir ici, dans cette grande ville où règnent la peur et la faim.
Quelle différence entre la sérénité du monastère et la fébrilité qui, doucement, s’empare des rues ! Certains, parmi les plus âgés d’entre nous, ne semblent pas prêter attention aux rumeurs qui montent de la ville. Rien ne pourrait les distraire de leurs prières, et certainement pas l’agitation du petit peuple, provoquée par les restrictions de ces dernières semaines.
— Restez détachés de tout cela, nous répètent-ils à longueur de temps.
Mais comment se détacher, quand nos frères et nos soeurs souffrent un peu plus chaque jour ? Pouvons-nous refuser de voir les violences, les injustices, fermer les oreilles aux pleurs, aux gémissements, aux cris parfois ? Que faire devant le regard d’un enfant dont les parents ont été arrêtés, battus sous ses yeux ? Détourner la tête ? Ou affirmer, clamer, nous aussi, que nous avons besoin de liberté et de respect, autant que de riz ?
Hier, je m’en suis ouvert à mon maître spirituel, en qui je place une confiance infinie. Il m’a regardé, tristement, et puis, curieusement, il a souri.
— Les réponses à tes questions sont en toi, m’a-t-il dit. Mais pour les entendre, il faut que tu ouvres ton esprit, plus encore que d’habitude. Il faut que tu oublies les mots que je t’ai enseignés, pour n’en retenir que le sens. J’ai confiance en toi : tu trouveras la voie de la paix, de l’amour, de la justice. Et n’oublie pas qu’une des grandes vertus d’un moine, c’est aussi d’être brave.
Quand je l’ai salué, un bonheur léger, indéfinissable, avait remplacé la lassitude de son visage. J’ai compris que je ne pouvais plus me contenter de la quiétude du monastère.
Aussi, me voilà, avec les plus courageux de mes compagnons, au sein de cette foule qui ose montrer son impatience et sa colère. C’est parti de quelques-uns, des jeunes gens, des étudiants peut-être, ou simplement des laissés pour compte qui n’ont plus rien à perdre. Ils ont interpellé les passants, les ont exhortés à ne plus accepter l’inacceptable, à ne plus courber l’échine, à répondre à la haine et aux coups par la détermination, par le courage. Et, chose inouïe, les passants les ont écoutés, avant de les acclamer et de les suivre.
Nous voyant dans la foule, une femme nous a suppliés de nous joindre à eux :
— Les soldats vous respectent, ils n’oseront pas s’en prendre à vous, à votre robe sacrée ; venez à notre secours.
C’était oublier ce qu’ils ont fait aux nôtres, quelques mois avant ce terrible typhon de mone nfance. Mais j’ai revu le sourire de mon maître, j’ai entendu à nouveau ses paroles, et je suis entré dans le cortège des protestataires.
Il y a eu comme un flottement parmi mes camarades. Quelques-uns m’ont enjoint de m’en aller, de ne pas me mêler de cela, et, comme je n’obtempérais pas, ils se sont enfuis. Mais la plupart, après un moment d’hésitation, m’ont emboîté le pas.
Et maintenant, le flot qui se dirige vers le centre de la cité ne fait qu’enfler, grossi par les hommes, les femmes, les enfants qui n’ont que la misère comme avenir, et par des dizaines, bientôt des centaines, de robes d’or qui se mêlent à ce tourbillon humain.
Dans cette marée humaine, les rumeurs les plus folles vont bon train. Certains auraient aperçu des camions militaires bourrés de soldats, d’autres des colonnes de chars. Pour le moment, seuls quelques policiers nous observent, prennent des notes. Nous avons aussi repéré des individus qui filmaient la manifestation. Le régime prépare sa riposte, cela ne fait aucun doute. Et à en juger par les événements des années passées, elle ne sera pas clémente !
Déjà, les plus indécis quittent le cortège. Ceux qui restent resserrent les rangs.
Des photos, sorties de nulle part, passent de main en main. Elles montrent la Dame de Paix, celle en qui nous croyons, Aung San Suu Kyi. Son visage est d’une incroyable douceur, alors qu’elle est emprisonnée dans sa propre maison depuis si longtemps. Mais son message est ferme : pas de violence, pas de faiblesse non plus. Nous sommes humains, nous avons le droit – et le devoir – de nous exprimer. C’est à nous d’ouvrir un avenir meilleur à nos proches, à nos enfants. Nous ne pouvons pas compter sur les autres, sur cet Occident, si prompt à donner des leçons, à déterminer le bien et le mal… à empocher les revenus de nos richesses aussi. C’est si facile de venir en touriste, si facile de s’extasier devant nos pagodes, en oubliant ceux qui ont été expulsés pour faire de la place, si facile de prodiguer quelques bonnes paroles, puis de s’en aller vers d’autres cieux.
Non, notre liberté, si nous l’obtenons, nous ne la devrons qu’à nous-mêmes.
Ils avaient donc raison, ceux qui s’inquiétaient ! Les militaires sont là, qui nous attendent. Une barrière verte, infranchissable, immobile et menaçante à la fois. Un bloc de haine, de mépris, d’inhumanité.
Leurs armes brillent au soleil, comme autant de rayons de mort prêts à nous pulvériser.
Pourquoi y a-t-il toujours de l’argent pour les fusils, jamais pour les médicaments ? Une fois de plus, ils auront convaincu les entrepreneurs étrangers de les financer ! Le pouvoir, en échange du pétrole…
Mais ne se rendent-ils pas compte, en Europe, qu’avec l’essence, c’est le sang de nos enfants qu’ils mettent dans leurs moteurs ? Combien de vies pour un peu plus de confort ? On m’avait pourtant affirmé que cette nation orgueilleuse qui nous envoie ses ingénieurs, qui exploite nos richesses, se voulait le pays des droits de l’Homme !
À la tête des soldats, il y a un officier, au regard glacial, aux gestes déterminés. C’est de lui que tout dépendra. Derrière, les miliciens suivront, comme d’habitude. Parmi eux, je reconnais Ghi. Il n’a pas changé, toujours cet air bravache, ce sourire plein d’assurance.
Pense-t-il encore que nous jouons, que demain, nous nous retrouverons pour d’autres aventures ?
Ghi regarde vers moi, il m’a reconnu. Bien sûr, il ne me fera aucun signe, mais quelque chose dans son attitude a changé. Ses yeux se sont baissés ; aurait-il honte, soudain ?
Le silence s’est fait pesant. Le même silence que celui qui entoure la disparition prochaine d’un être cher. Et nul doute n’est permis : la mort est là, qui attend sa proie.
Que les paroles de mes vénérés maîtres me semblent lointaines. Comment me dire que la vie n’est que passagère, qu’une autre existence, plus douce, plus radieuse m’attend ? Je revois Père, son visage bienveillant, je sens sur ma peau les caresses apaisantes de Mère. J’ai envie de pleurer.
L’officier s’approche, il me fixe, de sa prunelle où se mêlent l’arrogance et la cruauté. Il a retiré son revolver de son étui. D’un geste brusque, d’un ordre aboyé, il me fait m’agenouiller.
Je n’ose plus regarder. Je sens un objet froid se poser sur mon front. Je…
***
Au milieu de la route désertée, une mare de sang pourpre s’est répandue, que boit avidement la terre assoiffée. La vie a fui ce corps à présent immobile, enveloppé dans l’or safran de la robe dont les plis sont bercés par une brise légère. Le petit moine est mort, le petit prince d’espoir s’est envolé… Un pâle soleil couchant illumine de ses derniers reflets l’absurde spectacle de cette existence sacrifiée.
Tout à côté de cette tache orangée, gît une autre tache, verte, sombre réplique au cri de liberté lancé par le jeune bonze.
« Comment ? » semble hurler le cadavre de l’officier, dont les traits déformés expriment encore la surprise et la colère, « vous refusez l’obéissance ! Votre châtiment sera terrible, je vous ferai moi-même regretter le jour de votre naissance. »
Mais ce discours ne s’adresse plus qu’aux mouches qui s’acharnent sur sa dépouille.
Surmontant sa peur, Ghi a refusé de tirer dans la foule, puis, devançant le geste de son chef, l’a abattu, avant que celui-ci ne revienne de sa stupeur. Poussé par une force irrésistible, le jeune homme s’est emparé du flambeau abandonné par son cousin.
Et maintenant, au loin, parmi les fleurs dorées des moines qui ont entamé un chant d’allégresse et celles, plus bariolées, des étudiants et des simples badauds criant leur lassitude, mais aussi leur volonté retrouvée, le cortège s’est garni d’une multitude de bouquets verts, ceux des soldats qui suivent leur camarade. Brandissant leur fusil, ils encadrent les civils, pour les protéger cette fois, et non plus pour les réduire au silence. Leur pas cadencé rythme à présent l’allure des protestataires que rien, ni personne, ne pourra plus arrêter.
Au centre de la cité, dans les bâtiments officiels dont les murs se sont mis à trembler, les hauts dignitaires du régime, ces généraux inflexibles et cruels, et leurs cupides conseillers, la mine défaite, savent à présent qu’une révolution s’est mise en marche, et que, bientôt, il leur faudra en payer le prix.
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Très beau texte.
Un premier prix mérité avec cette nouvelle profonde et subtile sur la Birmanie.
Un premier prix poignant.
Pour un premier concours de nouvelles, les glandes lacrymales du jury n’ont pas été épargnées! :’(